Taitaiko Go Gajariho – Chapitre des « Purs Standards pour la Communauté Zen »
Par Sebastian Mokusen Volz
Maître Dôgen, dans une première période à Kyoto a développé les enseignements essentiels sur la voie et l’essence du Zen, insistant sur l’efficacité de Zazen dans le Shobogenzo.
Après cette étape de 16 années, il a fondé Eihei-ji et a développé les enseignements pour une pratique continue propre à la vie monastique. Cette pratique prend sa source dans Zazen et s’organise autour de l’estrade où les moines font Zazen.
Pendant l’Ango que j’ai vécu l’année dernière, cette vie monastique m’a semblé être organisée pour que l’abandon à la voie soit complet. Puisque le cycle des journées est préétabli, adapté à la nature et à l’équilibre de l’être humain, il n’y a plus de choix à faire et le mental se détend. La vie s’écoule de manière fluide et l’esprit qui ne recherche pas de gain, Mushotoku, se réalise.
La quatrième partie des règles de Eihei-ji concerne le comportement juste lorsque l’on rencontre des enseignants expérimentés. Cette expérience est mesurée en nombre d’Angos. Cinq confèrent la position d’Atari – enseignant -, dix celle d’Osho – prêtre -.
Les soixante-deux règles qui sont énoncées dans ce chapitre sont destinées à établir un lien de respect entre l’enseignant et le moine, afin que l’apprentissage se fasse de manière verbale et non-verbale.
Pour révéler le sens de ce respect, voici une petite histoire :
« Un Samourai impétueux et fier pénétra un jour dans le temple d’un vieux moine. Sans prévenir, il fit irruption dans la salle où le moine vaquait à ses occupations. Et il demanda alors impérativement:
« Révèle-moi le secret du paradis et de l’enfer !Le vieux moine esquissa un sourire et lui lança :
– Un homme aussi stupide que toi n’est pas capable de comprendre. »
Le Samurai, outré et dominé par la colère, dégaina son sabre et se jeta sur son interlocuteur. Juste au moment où le sabre s’éleva dans les airs pour frapper, le moine proféra d’une voix puissante :
« C’est cela l’enfer !
Impressionné et interloqué le Samourai stoppa net. Réalisant le sens des mots qu’il venait d’entendre, il se prosterna. A ce moment précis, le Maître lui fit cette révélation :
– Voilà le paradis ».
Les soixante-deux règles peuvent être résumées par l’esprit de cette prosternation face à la vérité révélée. Cette vérité s’exprime à travers le corps de ce Taitaiko qui a vécu cinq ou dix Angos, à travers ses gestes, son aura et ses paroles.
L’abbé du temple où j’ai passé trois mois, a passé sa vie à pratiquer les Angos. Ses yeux sont brillants, sa voix d’une grande douceur, ses gestes particulièrement fins. Il évolue toujours en silence et discrètement. Il voit les erreurs de chacun. Il ne dit rien et laisse les moines responsables intervenir, à moins que l’erreur se répète. Un respect naturel envers lui s’instaure.
Les règles du temple sont établies aussi de manière à le dignifier: son entrée au réfectoire et à Chosan, le thé formel du matin, se fait au son du tambour. Finalement les moines ne le voient que dans les occasions pertinentes des moments de la pratique : Zazen, Oryokis et Samu. Il arrive qu’il appelle un moine au Tokusan pour un entretien. Il rencontre quotidiennement le Shusso et le Tenzo et est assisté aussi d’un moine ou d’une nonne. Alors qu’il semble inaccessible et élevé par les règles du temple, il s’avère d’une profonde simplicité et d’une grande gentillesse lorsque l’occasion se présente d’interagir avec lui.
Pour nous qui avons été éduqués dans une société égalitariste, les soixante-deux règles sont difficiles à comprendre et à accepter. Elles visent autant des comportements simples comme : « Ne regardez pas un Taiko en vous appuyant sur quelque chose avec les jambes croisées » et « Ne regardez pas un Taiko avec les bras ballants », que des attitudes d’évidence déplacées : « Ne crachez pas en face d’un Taiko ».
Au-delà des comportements et des paroles inappropriées, il s’agit essentiellement de créer une relation d’élève à enseignant : « Manifestez toujours un esprit humble » ou encore « S’il y a une discussion, vous devez rester humble et ne pas essayer de gagner une position supérieure ».
Il est aussi important de prendre soin de l’enseignant : « Observez toujours l’expression du Taiko et ne lui causez pas de déception ou de désagrément. » puis « Si une tâche difficile doit être faite là où un Taiko se trouve, faite-la vous-même. S’il y a quelque chose d’agréable, offrez-lui de le faire. »
Bien que ces règles étaient essentiellement destinées aux jeunes moines, elles créent véritablement une atmosphère harmonieuse dans la sangha et elles invitent les Taikos à prendre grand soin des membres de la communauté.
Quant à moi, lorsque je suis en présence de mon Maître Mokuho, j’ai toujours ressenti un respect spontané à son égard et souvent pensé que je devrais trouver les moments pour faire Sanpai en sa direction. Mais ne connaissant pas les règles de Maître Dogen, j’ai souvent été maladroit.
L’enseignement des Bouddhas révèle qu’il n’y a pas de frontière entre les autres et nous-mêmes. Les autres sont aussi à l’intérieur de nous et lorsque nous les élevons, nous nous élevons avec eux. Cette unité entre nous et les autres d’une part, et entre nous et notre corps-esprit d’autre part, est appelée Jijuyu Zanmai par Maître Dogen. Jijuyu Zanmai est un samadhi de joie issue de l’accomplissement de soi-même. Cet accomplissement se réalise en Zazen lorsque nous devenons intimes avec nous-mêmes, il se réalise aussi dans le temple lorsque nous devenons intimes avec les règles.
Comment devenir intime avec les règles ? Elles peuvent ne pas nous plaire et même nous choquer parfois. Pendant l’Ango où nous sommes dans les règles à chaque instant, l’égo réagit et essaye d’y échapper. Trois indications permettent de dépasser cette réaction:
Le premier pas est d’avoir confiance dans le fait que ces règles sont conçues pour nous libérer et nous conduire à l’éveil.
Le second pas est de les intégrer en s’harmonisant avec ceux qui les ont réalisées, Maître Dogen les appelle « la pure assemblée ».
Enfin, il est important de réaliser que ces règles sont comme celles d’un jeu. Ce sont des codes qui nous permettent d’interagir avec les autres et avec les objets. Au fur et à mesure, ce jeu devient inconscient et il purifie nos gestes, nos paroles puis nos pensées. Dans un jeu, chacun intègre les règles à sa façon. Ainsi, même si les règles sont uniques, elles se manifestent de façons très variées au travers de chacun de nous : l’égo et les règles s’harmonisent entre eux, comme dans une danse ou chacun prend le dessus à son tour. Dansez avec les règles !
En conclusion, même si Maître Dogen instaure des formes pour que l’enseignement se transmette, il n’oublie pas un instant l’égalité profonde de tous les membres de la Sangha lorsqu’il écrit : « Les frères et les sœurs de la famille du Bouddha devraient être plus proches les unes des autres que de leur propre moi. » ou encore en expliquant que « vous devriez savoir que temporairement nous sommes hôtes et invités, mais pendant toute notre vie, nous ne serons rien d’autre que des Bouddhas et des Ancêtres »


Le premier Eveil de Taiso Eka 2nd patriarche du Chan zen (Hueke)
Transmission de Hyakujo – 10ème patriarche du Zen, à Obaku
L’Hôkyo Zanmai nous aide à comprendre cette cérémonie : « Le sens ne réside pas par les mots, mais le moment décisif le fait apparaître ».
L’événement, à la fois dans le temps et au-delà du temps, qui est le fondement et le cœur de notre pratique, c’est l’Eveil du Bouddha et la transmission de cet Eveil dans le but de sauver les êtres, de « faire passer la multitude des êtres sur l’autre rive ». Le Bouddha transmet le Dharma, la Loi, qui est en fait le fonctionnement naturel de l’Univers : un Univers interdépendant, impermanent, et donc non-soi, vacuité.
Dôgen et Nyojo
La transmission est ainsi un donner ET un recevoir à travers le visage et les yeux, idée qui est comprise dans le mot jû de jûmen. Jû, c’est à la fois donner et recevoir, et dans ce cas, cela se fait à travers le visage (men) et les yeux, car dans la transmission de maître à disciple, « chacun d’eux [offre] la face à son autre, seulement face à face, et chacun reçoit la face de l’autre ». Cela explique l’importance que les maîtres accordent à l’échange de regard lors de la cérémonie de transmission, ou encore dans la salutation en gasshô. C’est là la transmission silencieuse, celle-là même de Bouddha tournant la fleur, transmission de cœur à cœur (i shin den shin), au-delà des Ecritures, et sans intermédiaire, transmission qui se matérialise encore à travers les paï entre le maître et le disciple lors de l’ordination.


Un ango à Tosho-ji



Un ango à Tosho-ji







Deux points m’ont percuté, le premier concerne la présence, l’attitude compatissante et le savoirfaire de l’abbé du monastère, Docho Roshi. Je m’en souviens souvent, c’est une référence pour moi, il est désormais dans mon cœur. Le deuxième, la rigueur, le respect et la profondeur des quatre premières heures de pratique du matin au sodo (zazen, kinhin, genmmai) et au Hato (cérémonies). Pour l’exprimer d’une manière énergique, il me faut bien le dire : « tout était parfait »


Dans le christianisme, le péché est un acte immoral, une transgression contre la loi divine plutôt qu’une infraction à une loi naturelle. Les chrétiens le vivent comme quelque chose de honteux, de négatif qui génère la culpabilité. De plus, l’idée de péché est en lien avec une « pouvoir extérieur », celui de Dieu, du Christ, ou d’un saint qui facilitera le pardon et la rédemption.
Guy parle souvent de donner et recevoir ; celui qui donne, celui qui reçoit et le cadeau ne sont pas séparés, mais Un . C’est la même chose à propos du karma : Celui qui agit, celui à qui il est fait du bien ou du mal, et les conséquences ne sont pas séparées ; ils sont Un. Le vrai repentir ne peut se cantonner à « une vue partielle ou fausse », il ne peut entériner la séparation des trois et signifier que nous ne sommes pas responsables des conséquences. Dans le bouddhisme, la vue juste et la compréhension juste consiste à s’éloigner du chemin de la confusion, de l’ignorance et de la pensée illusoire. C’est le d’atteindre la sagesse et la vision juste de la réalité.
Maître Eno écrit : « Depuis le moment précédant la pensée, le moment présent de la pensée et le moment suivant la pensée, d’un moment de pensée à un autre moment de pensée, je ne serai pas affecté par la sottise ou l’illusion, le mensonge ou la vanité, la jalousie ou l’envie, ou tout autre faute qui en découle. Qu’ils disparaissent immédiatement et ne reviennent jamais. »