Skip to main content
Category

Des Articles

Se Reposer Dans le NON-NÉ

By Des Articles, Nouvelles

Se reposer dans le NON-NÉ – Nouveau recueil de Kusen de Guy Mokuhō

Par Liliann Shu Rei Manning

SE REPOSER DANS LE NON-NÉ est le 3ème recueil de kusen de Guy Mokuhō. Ce Livret comprend 5 groupes de kusen dispensés en différentes occasions et un teisho sur le samsāra, la roue de la vie. Le sujet de ce teisho intéresse Guy Mokuhō depuis très longtemps et il nous communique son enthousiasme !

Comme les deux recueils précédents, ce Livret 3 nous offre la rencontre unique entre les enseignements traditionnels du zen et la manière singulière avec laquelle l’auteur les aborde. Lire les kusen de Guy Mokuhō c’est raviver, revigorer notre pratique ! Et ce, grâce, surtout, mais pas seulement, à ses enseignements sur le besoin de devenir conscients de nos sensations. De la soixantaine de  paragraphes, que contient le Livret 3, et qui illustrent à merveille ces propos, voici deux exemples qui apparaissent dans les premières pages :

« Porter l’attention sur les sensations, les suivre dans leur déploiement, puis dans leur disparition, est un conseil qui nous permet de revenir dans le courant de la vie, d’instant en instant. Et  l’instant présent est tel qu’il est, ni bien ni mal. »

Et un peu plus loin :

« Plus nous devenons Un avec la sensation, plus nous y sentons la vie qui s’écoule en chaleur, énergie, tension, vagues et plus notre champ de conscience s’élargit jusqu’à simplement disparaître dans la sensation d’être, qui n’est pas corporelle. Ce n’est pas un exercice que nous pouvons faire par la volonté personnelle. Il faut se laisser Être. Sensation d’être ou pour reprendre l’expression du Bouddha : pure conscience de la présence de soi. »

Au fil des kusen, Guy Mokuhō nous transmet les étapes de son propre ressenti. Et ses conseils s’avèrent être une aide précieuse pour nous rapprocher du chemin qui mène à la sensation d’être. Lire et relire ses kusen nous permet d’approfondir peu à peu cette richesse qu’est l’instant présent. Qui plus est -et juste pour faire référence à la première citation- lire ses kusen nous permet de nous rendre compte que l’instant présent ne peut être que pur : sans aucun ajout, et qu’il ne peut être que senti, et donc sans la volonté.

Si je devais résumer en une seule phrase mon ressenti après la lecture de ce recueil de kusen, je dirais que pouvoir revenir encore et encore sur ces enseignements c’est comme avoir banni tout  risque de disette spirituelle •

 

UJI ou la respiration de l’existence – Shobogenzo – Chapitre 11

By Des Articles

U signifie existence, Ji signifie temps

« Généralement, le terme uji fait référence à un moment où quelqu’un se trouve momentanément en possession d’une chose qui circule entre des personnes, comme, par exemple, de l’argent. Dans la phrase « Je paierai quand j’aurai (de l’argent) », « quand » est le caractère chinois ji et « aurai » est u. Parfois uji cible un laps de temps limité faisant partie d’un moment qui continue à passer sans interruption. Ce sens d’uji est souvent utilisé dans les écritures bouddhistes et dans les textes zen. Il signifie non seulement un moment en tant que point dans le temps, mais parfois aussi une courte période de temps pendant laquelle quelque chose continue en gardant le même état. »

Révérend Seijun Ishii, Université de Komazawa

Uji est un summum du Shobogenzo qui touche directement aux points essentiels du temps et de l’existence. L’approche est très pragmatique et en même temps très déroutante car elle trompe nos perceptions intuitives. Mais finalement, Maître Dôgen met en avant l’action comme la clé de révélation de l’existence-temps.

Je traduis ici un paragraphe qui explique l’essence de Uji et le point de vue de l’éveillé à son sujet.

Uji – Paragraphe 7.

« Nous ne devons pas comprendre seulement que le temps s’écoule. Nous ne devons pas apprendre que l’écoulement du temps est son unique aspect. Si nous laissons le temps s’écouler et  s’éloigner de nous, nous sommes alors complètement séparés du temps. Ceux qui échouent à expérimenter et entendre la vérité de l’existence-temps comprennent seulement que ‘le temps passe’.  Saisissez l’essentiel: toutes choses sont à la fois liées les unes aux autres en un écoulement et à la fois des « moments » distincts. Et parce que tous ces moments sont l’apparition de l’existence-temps, Ces moments sont notre existence-temps, notre vie véritable. »

Nos expériences du temps sont en premier lieu celles d’histoires et d’évènements qui défilent. Celles des cycles des journées, des mois, des saisons et des années. Celles de nos proches et des autres. Les enfants naissent et deviennent adulte. Les adultes vieillissent et disparaissent.

Notre expérience nous montre l’écoulement du temps et cette qualité nous semble à tous évidente. Cette qualité est en effet un authentique aspect du temps reconnu par l’éveillé. Mais à la différence de l’éveillé, nous extrapolons.

Nous imaginons le temps comme continuant à s’écouler en dehors de notre portée, en dehors de nos perceptions, pour former et consolider un futur et un passé. Notre mental construit ces « extensions » du temps et utilise nos souvenirs pour les rendre crédibles. Au point que nous croyons dans l’existence réelle du passé et du futur. C’est là la source majeure de notre souffrance.

Le temps de l’éveillé se déroule sous ses pieds comme le tapis roulant de la salle de sport. Le temps n’existe qu’à travers ce qu’il expérimente, pas au-délà. Pour cette raison, il n’est jamais dans l’attente et la peur n’a pas de prise sur lui.

Ainsi Dôgen Zenji explique que le temps ne peut se révéler qu’à travers l’expression vivante de la réalité. Nous ne pouvons concevoir le temps sans concevoir de mouvement. Et l’existence inversement ne peut apparaître qu’à travers le temps. Comment expérimenter en effet quelque chose qui n’apparaitrait à aucun instant?

Temps et existence se révèlent ainsi l’un l’autre pour former Uji, l’existence-temps.

Cette révélation ne peut se faire que dans l’instant présent, dans le contact entre le temps d’une part et ce qui apparaît d’autre part. Ainsi, chacun, chaque être porte avec lui son propre temps dans lequel son existence rayonne.  Et nous ne pouvons en fait pas échapper à Uji. Où serait notre vie si elle était en dehors de ce qui apparaît maintenant ?

Uji est le moment présent de chaque être sensible, le point d’incandescence de la vie. Réaliser l’existence-temps, c’est réaliser que le temps est composé d’une succession de « moments ». Parce que temps et existence sont intimement liés et que toute existence naît et meurt, le temps lui aussi naît et meurt pour former des « moments ».

Quelle est la durée d’un moment ? Un moment dure le temps d’une vie, d’une saison, d’une lune, d’une journée, d’une respiration. Il dure le temps qui s’écoule entre la naissance et la mort d’une expression vitale.

Nous ne voyons pas ces moments de vie car nos « extensions » illusoires du temps absorbent notre conscience dans ce qui est mort depuis longtemps car fait de nos souvenirs.

Pratiquer Uji, c’est prendre conscience de ce qui fait d’une existence un moment, c’est–à-dire prendre conscience de sa naissance et de sa mort. La grande pratique d’Uji est Hishiryo, l’art de zazen, qui consiste à s’élever sur les hauteurs desquelles toute pensée et toute expérience sont vues lorsqu’elles surgissent, vivent et disparaissent.

Nous pouvons pratiquer Uji en prenant conscience du début et de la fin des moments vitaux qui nous sont intimes comme ceux de notre respiration. Il suffit de porter notre attention sur l’espace qui se développe entre l’expiration et l’inspiration.

Dans notre vie courante, en nous concentrant sur l’espace entre deux actions –par exemple entre deux bouchées, deux phrases, deux pensées,…-, nous donnons naissance et mort au « moment ». Ce faisant nous lui donnons vie et rayonnons de tout notre existence-temps.

Petit poème d’Uji

Le caillou tombe à l’eau ridée
L’eau est un miroir
Le soleil se lève sur la terre endormie
Les étoiles pointent

Refermer la porte lorsque nous rentrons,
Saluer l’arrivée, saluer également le départ,
Refermer la porte lorsque nous sortons,
Et ainsi ne laisser aucune trace
Dans l’espace

Sebastian Mokusen Volz, 23 Avril 2018, Tokyo